
Jacques Chirac publie, le 23 mars 2007, aux éditions Odile Jacob, son testament politique: mille pages en deux volumes, Mon combat pour la France et Mon combat pour la paix.
par Jacques Chirac
J’ai toujours été sensible à la place singulière de la France dans le monde. Elle la doit à son passé, à sa langue, au rayonnement de sa culture, à ses valeurs. Elle la doit à son dynamisme démographique, à sa puissance économique, à son potentiel scientifique, technologique, militaire, à sa volonté d’indépendance.
La France est un pays qui compte. Sa voix est attendue, écoutée. Elle pèse sur le cours des choses. C’est pour moi l’évidence d’un destin dont l’accomplissement fait au président de la République un devoir d’engagement constant au service de la paix, d’un ordre international fondé sur le respect, la justice, la solidarité et la dignité de l’homme. (…)
Conduire la politique étrangère de la France au XXIe siècle, c’est porter un projet politique d’ensemble : un projet qui touche d’abord à la sécurité du pays ; un projet qui façonne le visage futur de la France dans la mondialisation ; un projet pour que l’ordre international soit en harmonie avec nos valeurs universelles. (…)
Cette politique, la France la mène de façon indépendante, conformément à ses intérêts et à sa vision du monde. Cela ne signifie pas l’isolement, ou l’indifférence aux autres. Nous sommes membres de l’Union européenne et de l’Alliance atlantique. Nous sommes francophones. Nous sommes parties à un réseau dense d’accords et de traités internationaux.
Nous sommes attachés au multilatéralisme, cette forme moderne de gestion des affaires internationales. Mais lorsqu’il en va de nos intérêts vitaux ou de questions essentielles pour notre pays, la décision nous appartient, et ne saurait nous être dictée par quiconque. C’est donc dans un dialogue d’égal à égal que la France conduit son action. Elle recherche l’entente, chaque fois que c’est possible, en particulier avec les pays amis, au premier rang desquels les États-Unis, auxquels nous lient indéfectiblement une solidarité séculaire et des valeurs communes.
C’est l’esprit dans lequel j’ai inscrit mes relations avec les présidents Clinton et Bush. Et si des divergences se font jour, elles doivent s’exprimer librement et sans acrimonie afin de trouver des solutions dans le dialogue et le respect. Cette attitude est la meilleure possible dans un monde multipolaire où doit s’organiser une sorte de nouveau “concert des nations “, unies par des valeurs communes, également attachées à leur indépendance, mais conscientes qu’elles ne peuvent assumer leurs responsabilités nationales, régionales et internationales qu’en étroite coopération.
A la veille de choix qui engageront notre avenir, nous devons être pleinement conscients de l’importance des enjeux internationaux. La France ne peut rester à l’écart du monde, et le monde n’attendra pas la France. Les destins des peuples sont mêlés. Notre débat démocratique ne saurait l’ignorer, sauf à verser dans l’irréalisme, ou dans l’irresponsabilité. (…)
Dans ce monde de promesses et de convulsions, je veille à faire entendre une voix française conforme à nos valeurs. Celle d’un pays toujours engagé pour la paix et la liberté, y compris s’il le faut en prenant le risque du déploiement de nos soldats, dont je salue le courage et l’efficacité. Celle d’un pays qui croit aux vertus du respect, du dialogue et de la sécurité collective, dans le cadre de l’ONU.
Celle d’un pays qui ne se résigne pas à l’injustice et milite pour la solidarité internationale. (…) Ceux qui nourriraient l’illusion que l’on peut construire l’Europe sans avoir assuré le moteur franco-allemand se tromperaient et tromperaient les Français. L’Europe est ainsi faite que rien n’avance de façon déterminante qui n’ait été au préalable mûri par l’Allemagne et la France ensemble, et que tout est possible dès lors que nos deux pays savent concevoir une ambition européenne commune. Au cours de la dernière décennie, la construction européenne a fait des progrès considérables et franchi trois étapes décisives dont je suis fier. Celle de la monnaie unique d’abord. (…) Celle de la liberté de circulation ensuite. (…)
Enfin, l’Europe a franchi l’étape de l’élargissement. (…) La question turque est et restera en tête des préoccupations. J’ai souvent expliqué pourquoi je crois bon pour l’Europe de conduire des négociations d’adhésion avec la Turquie. Lui fermer la porte la renverrait à la tentation de l’isolement et du radicalisme. Au contraire, lui offrir l’occasion de se transformer jusqu’à partager pleinement les valeurs de l’Union, c’est rendre à la cause de la paix un service décisif. Et si, en définitive, la Turquie faisait son entrée dans l’Union européenne, celle-ci acquerrait la taille critique qui lui permettrait de rivaliser avec les grands géants du monde. (…)
Les Français ont rejeté le traité constitutionnel qui leur était proposé. Je l’ai regretté, mais je respecte leur décision. (…) J’ai bien conscience que si les Français, comme les Néerlandais, ont rejeté le traité, et si tant d’Européens expriment leurs doutes et leurs interrogations, c’est parce qu’ils perçoivent l’Europe comme éloignée de leurs préoccupations. Ils attendent d’elle des résultats concrets, une volonté de maîtriser la mondialisation. Pour en finir avec le sentiment d’être emportés par une lame de fond, pour être confiants dans la capacité de l’Europe à imposer sa marque au monde.
Cela passe par l’Europe des projets que j’ai eu à coeur de relancer, avec Tony Blair, depuis le sommet de Hampton Court à l’automne 2005. Ensemble, nous avons convaincu nos homologues et la Commission de remettre l’accent sur les chantiers prioritaires de l’Europe concrète. (…)
Au Proche-Orient également, la France assume ses responsabilités. Notre pays est engagé aux côtés du Liban, pays qui lui est particulièrement cher, pour que la communauté internationale l’aide dans ses efforts de restauration de sa souveraineté et de reconstruction. Le chemin admirable parcouru depuis les accords de Taëf fut tragiquement interrompu par l’assassinat odieux du premier ministre Rafic Hariri.
Mais la mobilisation des Libanais, puis celle du Conseil de sécurité et des États amis du Liban ont permis de surmonter cette crise. L’action conduite depuis l’intervention israélienne de l’été 2006 a également marqué la détermination de la France à soutenir le Liban dans l’épreuve. J’ai voulu que la France se tienne en permanence en initiative pour aider Israéliens et Palestiniens à trouver la voie de la paix, et à tenir la promesse de ces dirigeants d’exception que furent Itzhak Rabin et Yasser Arafat. Le conflit israélo-palestinien est l’épicentre de l’instabilité du monde. Il est nourri de tragédies, d’espoirs déçus, de catastrophes, marqué par le fossé croissant entre deux peuples qui doivent pourtant bien apprendre à vivre ensemble.
Par les frustrations qu’il alimente, par la violence qu’il déchaîne, par le désespoir qu’il entretient, il sert de prétexte au terrorisme, il nourrit le sentiment qu’en matière de droit international il y a dans le monde deux poids et deux mesures. Il est aussi le plus redoutable argument des islamistes radicaux et l’un des principaux responsables du fossé qui se creuse entre Islam et Occident. C’est pourquoi, j’appelle avec force l’Europe à s’impliquer davantage, à assumer mieux ses responsabilités. Voisine des belligérants, il lui revient de s’entendre autour d’une stratégie conçue autour du seul intérêt qui vaille, la paix dans la région, et de s’entremettre résolument, de peser davantage au sein du Quartet et vis-à-vis des pays de la région. (…)
Cette région est durablement traumatisée par la guerre d’Irak. Nul n’a regretté la disparition de Saddam Hussein. Mais les conditions dans lesquelles a été conduite cette guerre que j’ai toujours désapprouvée, puisqu’il existait une alternative, le cortège de destructions qui l’a accompagnée, l’illégitimité croissante de la présence étrangère ont produit tous les effets déstabilisateurs que l’on pressentait et redoutait. (…)
Seule l’ONU, à qui la Charte a conféré la responsabilité principale de la paix et de la sécurité internationales, peut être l’arbitre ultime des conflits et dispose de la légitimité nécessaire pour autoriser, le cas échéant et en dernier recours, l’usage de la force. (…)
La crédibilité de la France repose sur l’efficacité de ses forces armées. Qu’il s’agisse de la doctrine de dissuasion nucléaire et de l’évolution de la force stratégique française, de la professionnalisation des armées et de leur équipement, j’ai veillé à ce que les moyens budgétaires strictement nécessaires et suffisants soient toujours attribués à notre outil de défense.
Je mets en garde quiconque serait tenté de “tirer les dividendes de la paix” en diminuant notre effort de défense. Une telle attitude serait irresponsable car elle porterait atteinte à l’indépendance de notre pays, amoindrirait son aptitude à répondre aux menaces contemporaines qui, pour n’être pas visibles à nos portes, sont néanmoins toujours présentes et compromettrait notre sécurité et notre influence dans le monde. (…)
Le monde est toutefois confronté à la volonté de certains pays de se doter de telles armes (de destruction massive), en contravention avec leurs engagements. Qu’il s’agisse de la Corée du Nord, du Pakistan ou de l’Iran, la communauté internationale s’est mobilisée, dans le cadre de l’AIEA et du Conseil de sécurité, pour exercer des pressions sur ces pays, démanteler les réseaux de prolifération et imposer un cadre de règlement. Cette voie du dialogue et du consensus international paraît lente et peu sûre aux yeux de certains. Elle est la seule crédible, parce qu’elle est la seule à même de rassembler la communauté internationale autour d’un objectif commun, et d’éviter que ceux qui cherchent à agir en violation du droit international puissent se poser en victimes d’interventions unilatérales. (…)
Parmi tous les défis auxquels nous sommes confrontés, parmi toutes les évolutions que nous devons prendre en compte, la mondialisation occupe une place à part. C’est pourquoi j’ai fait de l’humanisation et de la maîtrise de ce phénomène l’une des clés de mon action internationale. En 1996, j’ai d’ailleurs consacré le premier sommet du G7 que j’ai présidé, à Lyon, à “la mondialisation au bénéfice de tous”. La mondialisation est le nouvel horizon de notre temps. Je crois qu’elle peut apporter de grands bienfaits.
Mais, contrairement à ceux qui s’imaginent qu’il suffit à une nation de viser la puissance économique pour la dominer, je suis convaincu qu’il faut inventer une “politique de la mondialisation”. (…) C’est le seul moyen de répondre aux craintes légitimes de ceux qui, à travers le monde, voient dans la mondialisation une atteinte à la souveraineté des peuples, une prise du pouvoir par des forces exclusivement animées par le souci du profit à court terme, une menace pour le progrès social et pour le développement durable.
A mon initiative, la France a pris la tête des nations qui, à l’ONU, à l’OMC, dans les enceintes financières internationales, ont invité à ouvrir des voies nouvelles et ambitieuses. Elle l’a fait en privilégiant le multilatéralisme, c’est-à-dire la consultation, l’échange, les accords internationaux. J’ai veillé à ce que le G7, organe de concertation et d’impulsion informel, s’adapte aux nouvelles réalités. En accueillant la Russie dès 1996. En s’ouvrant aux pays émergents, notamment lors du sommet d’Evian en 2003. En associant à ces sommets les pays africains et les représentants des pays les plus pauvres lors de sessions spéciales, pour que les pays riches prennent pleinement conscience des exigences d’un monde où la prospérité ne se distribue pas équitablement. (…)
L’humanisation de la mondialisation, c’est aussi la lutte contre la pauvreté. (…) Consentir cet effort n’est pas seulement un devoir de solidarité, c’est aussi le meilleur moyen pour maîtriser les flux migratoires mondiaux et, à l’heure de la diffusion instantanée de l’information, convaincre les populations vulnérables qu’elles peuvent, elles aussi, prendre part au grand mouvement de création de richesse. (…) La France a ainsi engagé une action pilote en finançant l’accès aux médicaments contre le paludisme, le sida et la tuberculose par une taxe sur les billets d’avion. D’ores et déjà, une trentaine de pays l’accompagnent et Unitaid agit. C’est un grand pas pour la lutte contre les pandémies, mais cela reste exploratoire : la priorité, dans les années qui viennent, sera de faire avancer cette idée (…) en l’appliquant, au bénéfice des pays les plus pauvres, à l’alimentation, à l’eau douce, à l’énergie, à l’éducation, et pourquoi pas à la protection de l’environnement ou au respect du patrimoineculturel. (…)
Le combat pour l’environnement est l’un des nouveaux visages du combat pour les droits de l’homme. Il impose d’engager ce que j’ai appelé la triple révolution des consciences, de l’économie et du politique. Révolution des consciences, pour que les hommes comprennent l’ampleur du désastre annoncé par le réchauffement climatique, la perte de la diversité biologique, la pénurie d’eau potable, et redéfinissent leurs rapports avec la nature. Révolution économique, pour que nous construisions des modes de vie économes en ressources naturelles, en pollutions et en déchets. Révolution politique, pour établir des instances de gouvernance mondiale suffisamment fortes pour faire respecter une discipline environnementale partout dans le monde. (…) La force de la France, la puissance de sa voix dans le monde tiennent pour une bonne part au réseau de solidarités qu’elle a tissé au fil des âges sur tous les continents. Loin d’être un fardeau qui nous entrave, un legs vieillot de l’Histoire, ce patrimoine constitue, si nous savons l’entretenir et le consolider, l’assurance de notre rayonnement mondial au cours des décennies qui viennent. (…) Il faudra faire aboutir le projet de traité d’amitié avec l’Algérie. Il se justifie par la nature particulière de notre histoire commune. Les circonstances n’ont pas permis qu’il soit immédiatement conclu, malgré la qualité des relations avec le président Bouteflika. C’est pourtant là qu’il conviendra de traiter de la question difficile, souvent douloureuse, de la mémoire des relations entre nos peuples. C’est là aussi qu’il faudra instaurer les dispositifs de dialogue et de coopération que justifie notre proximité. (…) La France ne se borne pas à des relations avec son proche voisinage. Il existe à travers le monde un désir de la voir s’affirmer, de la voir développer sa présence, et elle doit y être toujours plus sensible. Les partenariats stratégiques que j’ai engagés avec la Russie, le Japon, la Chine, l’Inde ou le Brésil, les relations très étroites que j’ai souhaité entretenir avec les dirigeants du monde arabe et musulman, les efforts pour inviter nos grandes entreprises, mais aussi les petites et moyennes, à faire davantage le pari du grand large, l’accent que j’ai toujours mis sur la diffusion de notre culture, sont autant d’actions qu’il faudra intensifier.
Car ne nous y trompons pas : la spécificité française d’impulsion de l’Etat aux grandes initiatives culturelles, scientifiques ou industrielles n’est pas frappée d’obsolescence. Elle demeure plus que jamais d’actualité, à une époque où, face à la place croissante des échanges économiques, doit s’affirmer plus fortement encore la valeur du politique, du social et du culturel.