Je suis un écrivain européen d’origine française. (Philippe Sollers)
En 1991, dans un entretien avec le critique littéraire Bruno de Cessole, initié par la Bibliothèque publique d’information du Centre George Pompidou, l’écrivain Philippe Sollers, auteur éponyme de La Guerre du Goût, déclarait: “J’ai comme l’impression que nous sommes sous la menace d’un nouveau déluge et que je ne sais quelle voix, divine si vous voulez, me dit «Petit Noé, tout va disparaître, rassemble-moi des fragments de l’héritage culturel afin qu’on puisse recommencer quelque chose, quand nous serons de nouveau à pied sec.» C’est un fantasme, sans doute, mais un fantasme qui me plaît. Cela dit, j’ai le sentiment que cela recouvre une réalité forte. (…) Je ne peux pas ne pas me dire: «Cette époque est perdue, on va donc rassembler ce qui demeure de l’héritage dans un bateau, c’est-à-dire dans un livre; je vais essayer de sauvegarder tout ce qui me paraît le plus fort, le plus naturel, le plus frais, le plus porteur de liberté aussi…» (…)
A cet égard, et en guise de Défense et illustration de la langue française, nous reproduisons ci-dessous la dissertation désormais légendaire d’Antoine de Rivarol, dont le mérite n’est pas seulement de mettre en relief le rôle non négligeable d’une langue pour la survie d’un peuple et de sa culture, mais également et surtout de placer la défense d’une langue dans le contexte d’une guerre planétaire des idées. En somme, un texte aujourd’hui plus que jamais d’actualité, notamment dans le cadre de la globalisation.

Antoine de Rivarol
Discours sur l’Universalité de la langue française
Sujet proposé par l’Académie de Berlin en 1783:
- Qu’est-ce qui a rendu la langue française universelle?
- Pourquoi mérite-t-elle cette prérogative?
- Est-il à présumer qu’elle la conserve?
Une telle question, proposée sur la langue latine, aurait flatté l’orgueil des Romains, et leur histoire l’eût consacrée comme une de ses belles époques: jamais, en effet, pareil hommage ne fut rendu à un peuple plus poli par une nation plus éclairée.
Le temps semble être venu de dire le monde français, comme autrefois le monde romain, et la philosophie, lasse de voir les hommes toujours divisés par les intérêts divers de la politique, se réjouit maintenant de les voir, d’un bout de la terre à l’autre, se former en république sous la domination d’une même langue. Spectacle digne d’elle que cet uniforme et paisible empire des lettres qui s’étend sur la variété des peuples et qui, plus durable et plus fort que l’empire des armes, s’accroît également des fruits de la paix et des ravages de la guerre!
Mais cette honorable universalité de la langue française, si bien reconnue et si hautement avouée dans notre Europe, offre pourtant un grand problème. Elle tient à des causes si délicates et si puissantes à la fois que, pour les démêler, il s’agit de montrer jusqu’à quel point la position de la France, sa constitution politique, l’influence de son climat, le génie de ses écrivains, le caractère de ses habitants, et l’opinion qu’elle a su donner d’elle au reste du monde, jusqu’à quel point, dis-je, tant de causes diverses ont pu se combiner et s’unir pour faire à cette langue une fortune si prodigieuse.
Quand les Romains conquirent les Gaules, leur séjour et leurs lois y donnèrent d’abord la prééminence à la langue latine; et, quand les Francs leur succédèrent, la religion chrétienne, qui jetait ses fondements dans ceux de la monarchie, confirma cette prééminence. On parla latin à la cour, dans les cloîtres, dans les tribunaux et dans les écoles ; mais les jargons que parlait le peuple corrompirent peu à peu cette latinité et en furent corrompus à leur tour. De ce mélange naquit cette multitude de patois qui vivent encore dans nos provinces. L’un d’eux devait un jour être la langue française.
Il serait difficile d’assigner le moment où ces différents dialectes se dégagèrent du celte, du latin et de l’allemand; on voit seulement qu’ils ont dû se disputer la souveraineté, dans un royaume que le système féodal avait divisé en tant de petits royaumes. Pour hâter notre marche, il suffira de dire que la France, naturellement partagée par la Loire, eut deux patois, auxquels on peut rapporter tous les autres, le picard et le provençal. Des princes s’exercèrent dans l’un et l’autre, et c’est aussi dans l’un et l’autre que furent d’abord écrits les romans de chevalerie et les petits poèmes du temps. Du côté du midi florissaient les troubadours, et du côté du nord les trouveurs. Ces deux mots, qui au fond n’en sont qu’un, expriment assez bien la physionomie des deux langues.
Si le provençal, qui n’a que des sons pleins, eût prévalu, il aurait donné au français l’éclat de l’espagnol et de l’italien ; mais le midi de la France, toujours sans capitale et sans roi, ne put soutenir la concurrence du nord, et l’influence du patois picard s’accrut avec celle de la couronne. C’est donc le génie clair et méthodique de ce jargon et sa prononciation un peu sourde qui dominent aujourd’hui dans la langue française.
Mais, quoique cette nouvelle langue eût été adoptée par la cour et par la nation, et que, dès l’an 1260, un auteur italien lui eût trouvé assez de charmes pour la préférer à la sienne, cependant l’Église, l’Université et les parlements la repoussèrent encore, et ce ne fut que dans le XVIe siècle qu’on lui accorda solennellement les honneurs dus à une langue légitimée.
À cette époque, la renaissance des lettres, la découverte de l’Amérique et du passage aux Indes, l’invention de la poudre et de l’imprimerie, ont donné une autre face aux empires. Ceux qui brillaient se sont tout à coup obscurcis, et d’autres, sortant de leur obscurité, sont venus figurer à leur tour sur la scène du monde. Si du Nord au Midi un nouveau schisme a déchiré l’Église, un commerce immense a jeté de nouveaux liens parmi les hommes. C’est avec les sujets de l’Afrique que nous cultivons l’Amérique, et c’est avec les richesses de l’Amérique que nous trafiquons en Asie. L’univers n’offrit jamais un tel spectacle. L’Europe surtout est parvenue à un si haut degré de puissance que l’histoire n’a rien à lui comparer: le nombre des capitales, la fréquence et la célérité des expéditions, les communications publiques et particulières, en ont fait une immense république, et l’ont forcée à se décider sur le choix d’une langue.
Ce choix ne pouvait tomber sur l’allemand: car, vers la fin du XVe siècle, et dans tout le cours du XVIe, cette langue n’offrait pas un seul monument. Négligée par le peuple qui la parlait, elle cédait toujours le pas à la langue latine. Comment donc faire adopter aux autres ce qu’on n’ose adopter soi-même ? C’est des Allemands que l’Europe apprit à négliger la langue allemande. Observons aussi que l’Empire n’a pas joué le rôle auquel son étendue et sa population l’appelaient naturellement: ce vaste corps n’eut jamais un chef qui lui fût proportionné, et dans tous les temps cette ombre du trône des Césars, qu’on affectait de montrer aux nations, ne fut en effet qu’une ombre. Or on ne saurait croire combien une langue emprunte d’éclat du prince et du peuple qui la parlent. Et, lorsqu’enfin la maison d’Autriche, fière de toutes ses couronnes, a pu faire craindre à l’Europe une monarchie universelle, la politique s’est encore opposée à la fortune de la langue tudesque. Charles-Quint, plus attaché à son sceptre héréditaire qu’à un trône où son fils ne pouvait monter, fit rejaillir l’éclat des Césars sur la nation espagnole.
A tant d’obstacles tirés de la situation de l’Empire on peut en ajouter d’autres, fondés sur la nature même de la langue allemande: elle est trop riche et trop dure à la fois. N’ayant aucun rapport avec les langues anciennes, elle fut pour l’Europe une langue mère, et son abondance effraya des têtes déjà fatiguées de l’étude du latin et du grec. En effet, un Allemand qui apprend la langue française ne fait pour ainsi dire qu’y descendre, conduit par la langue latine; mais rien ne peut nous faire remonter du français à l’allemand: il aurait fallu se créer pour lui une nouvelle mémoire, et sa littérature, il y a un siècle, ne valait pas un tel effort. D’ailleurs, sa prononciation gutturale choqua trop l’oreille des peuples du Midi, et les imprimeurs allemands, fidèles à l’écriture gothique, rebutèrent des yeux accoutumés aux caractères romains.
On peut donc établir pour règle générale que, si l’homme du Nord est appelé à l’étude des langues méridionales, il faut de longues guerres dans l’Empire pour faire surmonter aux peuples du Midi leur répugnance pour les langues septentrionales. Le genre humain est comme un fleuve qui coule du nord au midi: rien ne peut le faire rebrousser contre sa source; et voilà pourquoi l’universalité de la langue française est moins vraie pour l’Espagne et pour l’Italie que pour le reste de l’Europe. Ajoutez que l’Allemagne a presque autant de dialectes que de capitales: ce qui fait que ses écrivains s’accusent réciproquement de batavinité. On dit, il est vrai, que les plus distingués d’entre eux ont fini par s’accorder sur un choix de mots et de tournures qui met déjà leur langage à l’abri de cette accusation, mais qui le met aussi hors de la portée du peuple dans toute la Germanie.
Il reste à savoir jusqu’à quel point la révolution qui s’opère aujourd’hui dans la littérature des Germains influera sur la réputation de leur langue. On peut seulement présumer que cette révolution s’est faite un peu tard, et que leurs écrivains ont repris les choses de trop haut. Des poèmes tirés de la Bible, où tout respire un air patriarcal, et qui annoncent des mœurs admirables, n’auront de charmes que pour une nation simple et sédentaire, presque sans ports et sans commerce, et qui ne sera peut-être jamais réunie sous un même chef. L’Allemagne offrira longtemps le spectacle d’un peuple antique et modeste, gouverné par une foule de princes amoureux des modes et du langage d’une nation attrayante et polie. D’où il suit que l’accueil extraordinaire que ces princes et leurs académies ont fait à un idiome étranger est un obstacle de plus qu’ils opposent à leur langue, et comme une exclusion qu’ils lui donnent.
La monarchie espagnole pouvait, ce semble, fixer le choix de l’Europe. Toute brillante de l’or de l’Amérique, puissante dans l’Empire, maîtresse des Pays-Bas et d’une partie de l’Italie, les malheurs de François Ier lui donnaient un nouveau lustre, et ses espérances s’accroissaient encore des troubles de la France et du mariage de Philippe II avec la reine d’Angleterre. Tant de grandeur ne fut qu’un éclair. Charles-Quint ne put laisser à son fils la couronne impériale, et ce fils perdit la moitié des Pays-Bas. Bientôt l’expulsion des Maures et les émigrations en Amérique blessèrent l’État dans son principe, et ces deux grandes plaies ne tardèrent pas à paraître. Aussi, quand ce colosse fut frappé par Richelieu, ne put-il résister à la France, qui s’était comme rajeunie dans les guerres civiles : ses armées plièrent de tous côtés, sa réputation s’éclipsa. Peut-être, malgré ses pertes, sa décadence eût été moins prompte en Europe si sa littérature avait pu alimenter l’avide curiosité des esprits qui se réveillait de toute part ; mais le castillan, substitué partout au patois catalan, comme notre picard l’avait été au provençal, le castillan, dis-je, n’avait point cette galanterie moresque dont l’Europe fut quelque temps charmée, et le génie national était devenu plus sombre. Il est vrai que la folie des chevaliers errants nous valut le Don Quichotte et que l’Espagne acquit un théâtre; il est vrai qu’on parlait espagnol dans les cours de Vienne, de Bavière, de Bruxelles, de Naples et de Milan; que cette langue circulait en France avec l’or de Philippe, du temps de la Ligue, et que le mariage de Louis XIII avec une princesse espagnole maintint si bien sa faveur que les courtisans la parlaient et que les gens de lettres empruntèrent la plupart de leurs pièces au théâtre de Madrid ; mais le génie de Cervantès et celui de Lope de Vega ne suffirent pas longtemps à nos besoins. Le premier, d’abord traduit, ne perdit point à l’être; le second, moins parfait, fut bientôt imité et surpassé. On s’aperçut donc que la munificence de la langue espagnole et l’orgueil national cachaient une pauvreté réelle. L’Espagne, n’ayant que le signe de la richesse, paya ceux qui commerçaient pour elle, sans songer qu’il faut toujours les payer davantage. Grave, peu communicative, subjuguée par des prêtres, elle fut pour l’Europe ce qu’était autrefois la mystérieuse Égypte, dédaignant des voisins qu’elle enrichissait, et s’enveloppant du manteau de cet orgueil politique qui a fait tous ses maux.
On peut dire que sa position fut un autre obstacle au progrès de sa langue. Le voyageur qui la visite y trouve encore les colonnes d’Hercule, et doit toujours revenir sur ses pas: aussi l’Espagne est-elle, de tous les royaumes, celui qui doit le plus difficilement réparer ses pertes lorsqu’il est une fois dépeuplé.
Mais, en supposant que l’Espagne eût conservé sa prépondérance politique, il n’est pas démontré que sa langue fût devenue la langue usuelle de l’Europe. La majesté de sa prononciation invite à l’enflure, et la simplicité de la pensée se perd dans la longueur des mots et sous la plénitude des désinences. On est tenté de croire qu’en espagnol la conversation n’a plus de familiarité, l’amitié plus d’épanchement, le commerce de la vie plus de liberté, et que l’amour y est toujours un culte. Charles-Quint lui-même, qui parlait plusieurs langues, réservait l’espagnol pour des jours de solennité et pour ses prières. En effet, les livres ascétiques y sont admirables, et il semble que le commerce de l’homme à Dieu se fasse mieux en espagnol qu’en tout autre idiome. Les proverbes y ont aussi de la réputation, parce qu’étant le fruit de l’expérience de tous les peuples et le bon sens de tous les siècles réduit en formules, l’espagnol leur prête encore une tournure plus sentencieuse ; mais les proverbes ne quittent pas les lèvres du petit peuple. Il paraît donc probable que ce sont et les défauts et les avantages de la langue espagnole qui l’ont exclue à la fois de l’universalité
Mais comment l’Italie ne donna-t-elle pas sa langue à l’Europe? Centre du monde depuis tant de siècles, on était accoutumé à son empire et à ses lois. Aux Césars qu’elle n’avait plus avaient succédé les pontifes, et la religion lui rendait constamment les États que lui arrachait le sort des armes. Les seules routes praticables en Europe conduisaient à Rome; elle seule attirait les vœux et l’argent de tous les peuples, parce qu’au milieu des ombres épaisses qui couvraient l’Occident, il y eut toujours dans cette capitale une masse de lumières; et, quand les beaux-arts, exilés de Constantinople, se réfugièrent dans nos climats, l’Italie se réveilla la première à leur approche et fut une seconde fois la Grande-Grèce. Comment s’est-il donc fait qu’à tous ces titres elle n’ait pas ajouté l’empire du langage?
C’est que dans tous les temps les papes ne parlèrent et n’écrivirent qu’en latin; c’est que pendant vingt siècles cette langue régna dans les républiques, dans les cours, dans les écrits et dans les monuments de l’Italie, et que le toscan fut toujours appelé la langue vulgaire. Aussi, quand le Dante entreprit d’illustrer ses malheurs et ses vengeances, hésita-t-il longtemps entre le toscan et le latin. Il voyait que sa langue n’avait pas, même dans le midi de l’Europe, l’éclat et la vogue du provençal, et il pensait avec son siècle que l’immortalité était exclusivement attachée à la langue latine. Pétrarque et Boccace eurent les mêmes craintes, et, comme le Dante, ils ne purent résister à la tentation d’écrire la plupart de leurs ouvrages en latin. Il est arrivé pourtant le contraire de ce qu’ils espéraient: c’est dans leur langue maternelle que leur nom vit encore; leurs oeuvres latines sont dans l’oubli. Il est même à présumer que, sans les sublimes conceptions de ces trois grands hommes, le patois des troubadours aurait disputé le pas à la langue italienne au milieu même de la cour pontificale établie en Provence.
Quoi qu’il en soit, les poèmes du Dante et de Pétrarque, brillants de beautés antiques et modernes, ayant fixé l’admiration de l’Europe, la langue toscane acquit de l’empire. A cette époque, le commerce de l’ancien monde passait tout entier par les mains de l’Italie: Pise, Florence, et surtout Venise et Gênes, étaient les seules villes opulentes de l’Europe. C’est d’elles qu’il fallut, au temps des croisades, emprunter des vaisseaux pour passer en Asie, et c’est d’elles que les barons français, anglais et allemands tiraient le peu de luxe qu’ils avaient. La langue toscane régna sur toute la Méditerranée. Enfin le beau siècle des Médicis arriva. Machiavel débrouilla le chaos de la politique, et Galilée sema les germes de cette philosophie qui n’a porté des fruits que pour la France et le nord de l’Europe. La sculpture et la peinture prodiguaient leurs miracles, et l’architecture marchait d’un pas égal. Rome se décora de chefs-d’œuvre sans nombre, et l’Arioste et le Tasse portèrent bientôt la plus douce des langues à sa plus haute perfection dans des poèmes qui seront toujours les premiers monuments de l’Italie et le charme de tous les hommes. Qui pouvait donc arrêter la domination d’une telle langue?
D’abord, une cause tirée de l’ordre même des événements: cette maturité fut trop précoce. L’Espagne, toute politique et guerrière, parut ignorer l’existence du Tasse et de L’Arioste; l’Angleterre, théologique et barbare, n’avait pas un livre, et la France se débattait dans les horreurs de la Ligue. On dirait que l’Europe n’était pas prête, et qu’elle n’avait pas encore senti le besoin d’une langue universelle.
Une foule d’autres causes se présentent. Quand la Grèce était un monde, dit fort bien Montesquieu, ses plus petites villes étaient des nations; mais ceci ne put jamais s’appliquer à l’Italie dans le même sens. La Grèce donna des lois aux barbares qui l’environnaient, et l’Italie, qui ne sut pas, à son exemple, se former en république fédérative, fut tour à tour envahie par les Allemands, par les Espagnols et par les Français. Son heureuse position et sa marine auraient pu la soutenir et l’enrichir; mais, dès qu’on eut doublé le cap de Bonne-Espérance, l’Océan reprit ses droits, et, le commerce des Indes ayant passé tout entier aux Portugais, l’Italie ne se trouva plus que dans un coin de l’univers. Privée de l’éclat des armes et des ressources du commerce, il lui restait sa langue et ses chefs-d’œuvre; mais, par une fatalité singulière, le bon goût se perdit en Italie au moment où il se réveillait en France. Le siècle des Corneille, des Pascal et des Molière fut celui d’un Cavalier Marin, d’un Achillini et d’une foule d’auteurs plus méprisables encore. De sorte que, si l’Italie avait conduit la France, il fallut ensuite que la France ramenât l’Italie.
Cependant l’éclat du nom français augmentait; l’Angleterre se mettait sur les rangs, et l’Italie se dégradait de plus en plus. On sentit généralement qu’un pays qui ne fournissait plus que des baladins à l’Europe ne donnerait jamais assez de considération à sa langue. On observa que, l’Italie n’ayant pu, comme la Grèce, ennoblir ses différents dialectes, elle s’en était trop occupée. A cet égard, la France paraît plus heureuse; les patois y sont abandonnés aux provinces, et c’est sur eux que le petit peuple exerce ses caprices, tandis que la langue nationale est hors de ses atteintes.
Enfin le caractère même de la langue italienne fut ce qui l’écarta le plus de cette universalité qu’obtient chaque jour la langue française. On sait quelle distance sépare en Italie la poésie de la prose ; mais ce qui doit étonner, c’est que le vers y ait réellement plus d’âpreté, ou, pour mieux dire, moins de mignardise que la prose. Les lois de la mesure et de l’harmonie ont forcé le poète à tronquer les mots, et par ces syncopes fréquentes il s’est fait une langue à part, qui, outre la hardiesse des inversions, a une marche plus rapide et plus ferme. Mais la prose, composée de mots dont toutes les lettres se prononcent, et roulant toujours sur des sons pleins, se traîne avec trop de lenteur; son éclat est monotone; l’oreille se lasse de sa douceur, et la langue de sa mollesse: ce qui peut venir de ce que, chaque mot étant harmonieux en particulier, l’harmonie du tout ne vaut rien. La pensée la plus vigoureuse se détrempe dans la prose italienne. Elle est souvent ridicule et presque insupportable dans une bouche virile, parce qu’elle ôte à l’homme cette teinte d’austérité qui doit en être inséparable. Comme la langue allemande, elle a des formes cérémonieuses, ennemies de la conversation, et qui ne donnent pas assez bonne opinion de l’espèce humaine. On y est toujours dans la fâcheuse alternative d’ennuyer ou d’insulter un homme. Enfin il paraît difficile d’être naïf ou vrai dans cette langue, et la plus simple assertion y est toujours renforcée du serment. Tels sont les inconvénients de la prose italienne, d’ailleurs si riche et si flexible. Or, c’est la prose qui donne l’empire à une langue, parce qu’elle est tout usuelle; la poésie n’est qu’un objet de luxe.
Malgré tout cela, on sent bien que la patrie de Raphaël, de Michel-Ange et du Tasse ne sera jamais sans honneur. C’est dans ce climat fortuné que la plus mélodieuse des langues s’est unie à la musique des anges, et cette alliance leur assure un empire éternel. C’est là que les chefs-d’œuvre antiques et modernes et la beauté du ciel attirent le voyageur, et que l’affinité des langues toscane et latine le fait passer avec transport de l’Enéide à la Jérusalem. L’Italie, environnée de puissances qui l’humilient, a toujours droit de les charmer; et sans doute que, si les littératures anglaise et française n’avaient éclipsé la sienne, l’Europe aurait encore accordé plus d’hommages à une contrée deux fois mère des arts.
Dans ce rapide tableau des nations, on voit le caractère des peuples et le génie de leur langue marcher d’un pas égal, et l’un est toujours garant de l’autre. Admirable propriété de la parole, de montrer ainsi l’homme tout entier!
Des philosophes ont demandé si la pensée peut exister sans la parole ou sans quelque autre signe. Non sans doute. L’homme, étant une machine très harmonieuse, n’a pu être jeté dans le monde sans s’y établir une foule de rapports. La seule présence des objets lui a donné des sensations, qui sont nos idées les plus simples, et qui ont bientôt amené les raisonnements. Il a d’abord senti le plaisir et la douleur, et il les a nommés; ensuite il a connu et nommé l’erreur et la vérité. Or, sensation et raisonnement, voilà de quoi tout l’homme se compose: l’enfant doit sentir avant de parler, mais il faut qu’il parle avant de penser. Chose étrange ! si l’homme n’eût pas créé des signes, ses idées simples et fugitives, germant et mourant tour à tour, n’auraient pas laissé plus de traces dans son cerveau que les flots d’un ruisseau qui passe n’en laissent dans ses yeux. Mais l’idée simple a d’abord nécessité le signe, et bientôt le signe a fécondé l’idée ; chaque mot a fixé la sienne, et telle est leur association que, si la parole est une pensée qui se manifeste, il faut que la pensée soit une parole intérieure et cachée. L’homme qui parle est donc l’homme qui pense tout haut, et, si on peut juger un homme par ses paroles, on peut aussi juger une nation par son langage. La forme et le fond des ouvrages dont chaque peuple se vante n’y fait rien; c’est d’après le caractère et le génie de leur langue qu’il faut prononcer: car presque tous les écrivains suivent des règles et des modèles, mais une nation entière parle d’après son génie.
On demande souvent ce que c’est que le génie d’une langue, et il est difficile de le dire. Ce mot tient à des idées très composées; il a l’inconvénient des idées abstraites et générales; on craint, en le définissant, de le généraliser encore. Mais, afin de mieux rapprocher cette expression de toutes les idées qu’elle embrasse, on peut dire que la douceur ou l’âpreté des articulations, l’abondance ou la rareté des voyelles, la prosodie et l’étendue des mots, leurs filiations, et enfin le nombre et la forme des tournures et des constructions qu’ils prennent entre eux, sont les causes les plus évidentes du génie d’une langue, et ces causes se lient au climat et au caractère de chaque peuple en particulier.
Il semble, au premier coup d’œil, que, les proportions de l’organe vocal étant invariables, elles auraient dû produire partout les mêmes articulations et les mêmes mots, et qu’on ne devrait entendre qu’un seul langage dans l’univers. Mais, si les autres proportions du corps humain, non moins invariables, n’ont pas laissé de changer de nation à nation, et si les pieds, les pouces et les coudées d’un peuple ne sont pas ceux d’un autre, il fallait aussi que l’organe brillant et compliqué de la parole éprouvât de grands changements de peuple en peuple, et souvent de siècle en siècle. La nature, qui n’a qu’un modèle pour tous les hommes, n’a pourtant pas confondu tous les visages sous une même physionomie. Ainsi, quoiqu’on trouve les mêmes articulations radicales chez des peuples différents, les langues n’en ont pas moins varié comme la scène du monde; chantantes et voluptueuses dans les beaux climats, âpres et sourdes sous un ciel triste, elles ont constamment suivi la répétition et la fréquence des mêmes sensations.
Après avoir expliqué la diversité des langues par la nature même des choses, et fondé l’union du caractère d’un peuple et du génie de sa langue sur l’éternelle alliance de la parole et de la pensée, il est temps d’arriver aux deux peuples qui nous attendent, et qui doivent fermer cette lice des nations: peuples chez qui tout diffère, climat, langage, gouvernement, vices et vertus ; peuples voisins et rivaux, qui, après avoir disputé trois cents ans, non à qui aurait l’empire, mais à qui existerait, se disputent encore la gloire des lettres et se partagent depuis un siècle les regards de l’univers.
L’Angleterre, sous un ciel nébuleux et séparée du reste du monde, ne parut qu’un exil aux Romains ; tandis que la Gaule, ouverte à tous les peuples et jouissant du ciel de la Grèce, faisait les délices des Césars : première différence établie par la nature, et d’où dérivent une foule d’autres différences. Ne cherchons pas ce qu’était la nation anglaise lorsque, répandue dans les plus belles provinces de France, adoptant notre langage et nos mœurs, elle n’offrait pas une physionomie distincte; ni dans les temps où, consternée par le despotisme de Guillaume le Conquérant ou des Tudor, elle donnait à ses voisins des modèles d’esclavage ; mais considérons-la dans son île, rendue à son propre génie, parlant sa propre langue, florissante de ses lois, s’asseyant enfin à son véritable rang en Europe.
Par sa position et par la supériorité de sa marine, elle peut nuire à toutes les nations et les braver sans cesse. Comme elle doit toute sa splendeur à l’Océan qui l’environne, il faut qu’elle l’habite, qu’elle le cultive, qu’elle se l’approprie; il faut que cet esprit d’inquiétude et d’impatience auquel elle doit sa liberté se consume au-dedans s’il n’éclate au-dehors. Mais, quand l’agitation est intérieure, elle peut être fatale au prince, qui, pour lui donner un autre cours, se hâte d’ouvrir ses ports, et les pavillons de l’Espagne, de la France ou de la Hollande sont bientôt insultés. Son commerce, qui s’est ramifié dans les quatre parties du monde, fait aussi qu’elle peut être blessée de mille manières différentes, et les sujets de guerre ne lui manquent jamais. De sorte qu’à toute l’estime qu’on ne peut refuser à une nation puissante et éclairée les autres peuples joignent toujours un peu de haine, mêlée de crainte et d’envie.
Mais la France, qui a dans son sein une subsistance assurée et des richesses immortelles, agit contre ses intérêts et méconnaît son génie quand elle se livre à l’esprit de conquête. Son influence est si grande dans la paix et dans la guerre que, toujours maîtresse de donner l’une ou l’autre, il doit lui sembler doux de tenir dans ses mains la balance des empires et d’associer le repos de l’Europe au sien. Par sa situation, elle tient à tous les États ; par sa juste étendue, elle touche à ses véritables limites. Il faut donc que la France conserve et qu’elle soit conservée : ce qui la distingue de tous les peuples anciens et modernes. Le commerce des deux mers enrichit ses villes maritimes et vivifie son intérieur, et c’est de ses productions qu’elle alimente son commerce; si bien que tout le monde a besoin de la France, quand l’Angleterre a besoin de tout le monde. Aussi, dans les cabinets de l’Europe, c’est plutôt l’Angleterre qui inquiète, c’est plutôt la France qui domine. Sa capitale, enfoncée dans les terres, n’a point eu, comme les villes maritimes, l’affluence des peuples ; mais elle a mieux senti et mieux rendu l’influence de son propre génie, le goût de son terroir, l’esprit de son gouvernement. Elle a attiré par ses charmes plus que par ses richesses; elle n’a pas eu le mélange, mais le choix des nations ; les gens d’esprit y ont abondé, et son empire a été celui du goût. Les opinions exagérées du Nord et du Midi viennent y prendre une teinte qui plaît à tous. Il faut donc que la France craigne de détourner par la guerre l’heureux penchant de tous les peuples pour elle: quand on règne par l’opinion, a-t-on besoin d’un autre empire?
Je suppose ici que, si le principe du gouvernement s’affaiblit chez l’une des deux nations, il s’affaiblit aussi dans l’autre, ce qui fera subsister longtemps le parallèle et leur rivalité: car, si l’Angleterre avait tout son ressort, elle serait trop remuante, et la France serait trop à craindre si elle déployait toute sa force. Il y a pourtant cette observation à faire que le monde politique peut changer d’attitude, et la France n’y perdrait pas beaucoup. Il n’en est pas ainsi de l’Angleterre, et je ne puis prévoir jusqu’à quel point elle tombera pour avoir plutôt songé à étendre sa domination que son commerce.
La différence de peuple à peuple n’est pas moins forte d’homme à homme. L’Anglais, sec et taciturne, joint à l’embarras et à la timidité de l’homme du Nord une impatience, un dégoût de toute chose, qui va souvent jusqu’à celui de la vie; le Français a une saillie de gaieté qui ne l’abandonne pas, et, à quelque régime que leurs gouvernements les aient mis l’un et l’autre, ils n’ont jamais perdu cette première empreinte. Le Français cherche le côté plaisant de ce monde, l’Anglais semble toujours assister à un drame : de sorte que ce qu’on a dit du Spartiate et de l’Athénien se prend ici à la lettre : on ne gagne pas plus à ennuyer un Français qu’à divertir un Anglais. Celui-ci voyage pour voir; le Français pour être vu. On n’allait pas beaucoup à Lacédémone, si ce n’est pour étudier son gouvernement ; mais le Français, visité par toutes les nations, peut se croire dispensé de voyager chez elles comme d’apprendre leurs langues, puisqu’il retrouve partout la sienne. En Angleterre, les hommes vivent beaucoup entre eux; aussi les femmes qui n’ont pas quitté le tribunal domestique, ne peuvent entrer dans le tableau de la nation; mais on ne peindrait les Français que de profil si on faisait le tableau sans elles: c’est de leurs vices et des nôtres, de la politesse des hommes et de la coquetterie des femmes, qu’est née cette galanterie des deux sexes qui les corrompt tour à tour, et qui donne à la corruption même des formes si brillantes et si aimables. Sans avoir la subtilité qu’on reproche aux peuples du Midi et l’excessive simplicité du Nord, la France a la politesse et la grâce ; et non seulement elle a la grâce et la politesse, mais c’est elle qui fournit les modèles dans les mœurs, dans les manières et dans les parures. Sa mobilité ne donne pas à l’Europe le temps de se lasser d’elle. C’est pour toujours plaire que le Français change toujours ; c’est pour ne pas trop se déplaire à lui-même que l’Anglais est contraint de changer. On nous reproche l’imprudence et la fatuité; mais nous en avons tiré plus de parti que nos ennemis de leur flegme et de leur fierté: la politesse ramène ceux qu’a choqués la vanité; il n’est point d’accommodement avec l’orgueil. On peut d’ailleurs en appeler au Français de quarante ans, et l’Anglais ne gagne rien aux délais. Il est bien des moments où le Français pourrait payer de sa personne; mais il faudra toujours que l’Anglais paye de son argent ou du crédit de sa nation. Enfin, s’il est possible que le Français n’ait acquis tant de grâces et de goût qu’aux dépens de ses mœurs, il est encore très possible que l’Anglais ait perdu les siennes sans acquérir ni le goût ni les grâces.
Quand on compare un peuple du Midi à un peuple du Nord, on n’a que des extrêmes à rapprocher ; mais la France, sous un ciel tempéré, changeante dans ses manières et ne pouvant se fixer elle-même, parvient pourtant à fixer tous les goûts. Les peuples du Nord viennent y chercher et trouver l’homme du Midi, et les peuples du Midi y cherchent et y trouvent l’homme du Nord. Plas mi cavalier francès, « c’est le chevalier français qui me plaît », disait, il y a huit cents ans, ce Frédéric 1er qui avait vu toute l’Europe et qui était notre ennemi. Que devient maintenant le reproche si souvent fait au Français qu’il n’a pas le caractère de l’Anglais? Ne voudrait-on pas aussi qu’il parlât la même langue? La nature, en lui donnant la douceur d’un climat, ne pouvait lui donner la rudesse d’un autre : elle l’a fait l’homme de toutes les nations, et son gouvernement ne s’oppose point au vœu de la nature.
J’avais d’abord établi que la parole et la pensée, le génie des langues et le caractère des peuples, se suivaient d’un même pas; je dois dire aussi que les langues se mêlent entre elles comme les peuples, qu’après avoir été obscures comme eux, elles s’élèvent et s’ennoblissent avec eux : une langue riche ne fut jamais celle d’un peuple ignorant et pauvre. Mais, si les langues sont comme les nations, il est encore très vrai que les mots sont comme les hommes. Ceux qui ont dans la société une famille et des alliances étendues y ont aussi une plus grande consistance. C’est ainsi que les mots qui ont de nombreux dérivés et qui tiennent à beaucoup d’autres sont les premiers mots d’une langue et ne vieilliront jamais, tandis que ceux qui sont isolés ou sans harmonie tombent comme des hommes sans recommandation et sans appui. Pour achever le parallèle, on peut dire que les uns et les autres ne valent qu’autant qu’ils sont à leur place. J’insiste sur cette analogie, afin de prouver combien le goût qu’on a dans l’Europe pour les Français est inséparable de celui qu’on a pour leur langue, et combien l’estime dont cette langue jouit est fondée sur celle que l’on sent pour la nation.
Voyons maintenant si le génie et les écrivains de la langue anglaise auraient pu lui donner cette universalité qu’elle n’a point obtenue du caractère et de la réputation du peuple qui la parle. Opposons sa langue à la nôtre, sa littérature à notre littérature, et justifions le choix de l’univers.
S’il est vrai qu’il n’y eut jamais ni langage ni peuple sans mélange, il n’est pas moins évident qu’après une conquête il faut du temps pour consolider le nouvel État et pour bien fondre ensemble les idiomes et les familles des vainqueurs et des vaincus. Mais on est étonné quand on voit qu’il a fallu plus de mille ans à la langue française pour arriver à sa maturité ; on ne l’est pas moins quand on songe à la prodigieuse quantité d’écrivains qui ont fourmillé dans cette langue depuis le Ve siècle jusqu’à la fin du XVIe, sans compter ceux qui écrivaient en latin. Quelques monuments qui s’élèvent encore dans cette mer d’oubli nous offrent autant de français différents. Les changements et les révolutions de la langue étaient si brusques que le siècle où on vivait dispensait toujours de lire les ouvrages du siècle précédent. Les auteurs se traduisaient mutuellement de demi-siècle en demi-siècle, de patois en patois, de vers en prose; et, dans cette longue galerie d’écrivains, il ne s’en trouve pas un qui n’ait cru fermement que la langue était arrivée pour lui à sa dernière perfection. Pasquier affirmait de son temps qu’il ne s’y connaissait pas, ou que Ronsard avait fixé la langue française.
A travers ces variations, on voit cependant combien le caractère de la nation influait sur elle: la construction de la phrase fut toujours directe et claire. La langue française n’eut donc que deux sortes de barbaries à combattre : celle des mots et celle du mauvais goût de chaque siècle. Les conquérants français, en adoptant les expressions celtes et latines, les avaient marquées chacune à son coin : on eut une langue pauvre et décousue, où tout fut arbitraire, et le désordre régna dans la disette. Mais, quand la monarchie acquit plus de force et d’unité, il fallut refondre ces monnaies éparses et les réunir sous une empreinte générale, conforme d’un côté à leur origine et de l’autre au génie même de la nation, ce qui leur donna une physionomie double : on se fit une langue écrite et une langue parlée, et ce divorce de l’orthographe et de la prononciation dure encore. Enfin le bon goût ne se développa tout entier que dans la perfection même de la société ; la maturité du langage et celle de la nation arrivèrent ensemble.
En effet, quand l’autorité publique est affermie, que les fortunes sont assurées, les privilèges confirmés, les droits éclaircis, les rangs assignés ; quand la nation, heureuse et respectée, jouit de la gloire au-dehors, de la paix et du commerce au-dedans ; lorsque dans la capitale un peuple immense se mêle toujours sans jamais se confondre, alors on commence à distinguer autant de nuances dans le langage que dans la société ; la délicatesse des procédés amène celle des propos ; les métaphores sont plus justes, les comparaisons plus nobles, les plaisanteries plus fines ; la parole étant le vêtement de la pensée, on veut des formes plus élégantes. C’est ce qui arriva aux premières années du règne de Louis XIV. Le poids de l’autorité royale fit rentrer chacun à sa place: on connut mieux ses droits et ses plaisirs; l’oreille, plus exercée, exigea une prononciation plus douce ; une foule d’objets nouveaux demandèrent des expressions nouvelles ; la langue française fournit à tout, et l’ordre s’établit dans l’abondance.
Il faut donc qu’une langue s’agite jusqu’à ce qu’elle se repose dans son propre génie, et ce principe explique un fait assez extraordinaire, c’est qu’aux XIIIe et XIVe siècles la langue française était plus près d’une certaine perfection qu’elle ne le fut au XVIe. Ses éléments s’étaient déjà incorporés, ses mots étaient assez fixes, et la construction de ses phrases directe et régulière: il ne manquait donc à cette langue que d’être parlée dans un siècle plus heureux, et ce temps approchait. Mais, contre tout espoir, la renaissance des lettres la fit tout à coup rebrousser vers la barbarie. Une foule de poètes s’élevèrent dans son sein, tels que les Jodelle, les Baïf et les Ronsard. Épris d’Homère et de Pindare, et n’ayant pas digéré les beautés de ces grands modèles, ils s’imaginèrent que la nation s’était trompée jusque-là, et que la langue française aurait bientôt le charme du grec si on y transportait les mots composés, les diminutifs, les péjoratifs, et surtout la hardiesse des inversions, choses précisément opposées à son génie. Le ciel fut porte-flambeaux, Jupiter lance-tonnerre; on eut des angelets doucelets; on fit des vers sans rime, des hexamètres, des pentamètres ; les métaphores basses ou gigantesques se cachèrent sous un style entortillé ; enfin ces poètes parlèrent grec en français, et de tout un siècle on ne s’entendit point dans notre poésie. C’est sur leurs sublimes échasses que le burlesque se trouva naturellement monté quand le bon goût vint à paraître.
À cette même époque, les deux reines Médicis donnaient une grande vogue à l’italien, et les courtisans tâchaient de l’introduire de toute part dans la langue française. Cette irruption du grec et de l’italien la troubla d’abord; mais, comme une liqueur déjà saturée, elle ne put recevoir ces nouveaux éléments: ils ne tenaient pas, on les vit tomber d’eux-mêmes.
Les malheurs de la France sous les derniers Valois retardèrent la perfection du langage; mais, la fin du règne de Henri IV et celui de Louis XIII ayant donné à la nation l’avant-goût de son triomphe, la poésie française se montra d’abord sous les auspices de son propre génie. La prose, plus sage, ne s’en était pas écartée comme elle, témoin Amyot, Montaigne et Charron; aussi, pour la première fois peut-être, elle précéda la poésie, qui la devance toujours.
Il manque un trait à cette faible esquisse de la langue romance ou gauloise. On est persuadé que nos pères étaient tous naïfs; que c’était un bienfait de leur temps et de leurs mœurs, et qu’il est encore attaché à leur langage: si bien que certains auteurs empruntent aujourd’hui leurs tournures, afin d’être naïfs aussi. Ce sont des vieillards qui, ne pouvant parler en hommes, bégayent pour paraître enfants: le naïf qui se dégrade tombe dans le niais. Voici donc comment s’explique cette naïveté gauloise.
Tous les peuples ont le naturel: il ne peut y avoir qu’un siècle très avancé qui connaisse et sente le naïf. Celui que nous trouvons et que nous sentons dans le style de nos ancêtres l’est devenu pour nous; il n’était pour eux que le naturel. C’est ainsi qu’on trouve tout naïf dans un enfant qui ne s’en doute pas. Chez les peuples perfectionnés et corrompus, la pensée a toujours un voile, et la modération, exilée des mœurs, se réfugie dans le langage, ce qui le rend plus fin et plus piquant. Lorsque, par une heureuse absence de finesse et de précaution, la phrase montre la pensée toute nue, le naïf paraît. De même, chez les peuples vêtus, une nudité produit la pudeur; mais les nations qui vont nues sont chastes sans être pudiques, comme les Gaulois étaient naturels sans être naïfs. On pourrait ajouter que ce qui nous fait sourire dans une expression antique n’eut rien de plaisant dans son siècle, et que telle épigramme, chargée du sel d’un vieux mot, eût été fort innocente il y a deux cents ans. Il me semble donc qu’il est ridicule, quand on n’a pas la naïveté, d’en emprunter les livrées. Nos grands écrivains l’ont trouvée dans leur âme, sans quitter leur langue, et celui qui, pour être naïf, emprunte une phrase d’Amyot, demanderait, pour être brave, l’armure de Bayard.
C’est une chose bien remarquable qu’à quelque époque de la langue française qu’on s’arrête, depuis sa plus obscure origine jusqu’à Louis XIII, et dans quelque imperfection qu’elle se trouve de siècle en siècle, elle ait toujours charmé l’Europe, autant que le malheur des temps l’a permis. Il faut donc que la France ait toujours eu une perfection relative et certains agréments fondés sur sa position et sur l’heureuse humeur de ses habitants. L’histoire, qui confirme partout cette vérité, n’en dit pas autant de l’Angleterre.
Les Saxons, l’ayant conquise, s’y établirent, et c’est de leur idiome et de l’ancien jargon du pays que se forma la langue anglaise, appelée anglo-saxon. Cette langue fut abandonnée au peuple, depuis la conquête de Guillaume jusqu’à Édouard III, intervalle pendant lequel la cour et les tribunaux d’Angleterre ne s’exprimèrent qu’en français. Mais enfin, la jalousie nationale s’étant réveillée, on exila une langue rivale que le génie anglais repoussait depuis longtemps. On sent bien que les deux langues s’étaient mêlées malgré leur haine; mais il faut observer que les mots français qui émigrèrent en foule dans l’anglais, et qui se fondirent dans une prononciation et une syntaxe nouvelles, ne furent pourtant pas défigurés: si notre oreille les méconnaît, nos yeux les retrouvent encore; tandis que les mots latins qui entraient dans les différents jargons de l’Europe furent toujours mutilés, comme les obélisques et les statues qui tombaient entre les mains des barbares. Cela vient de ce que, les Latins ayant placé les nuances de la déclinaison et de la conjugaison dans les finales des mots, nos ancêtres, qui avaient leurs articles, leurs pronoms et leurs verbes auxiliaires, tronquèrent ces finales qui leur étaient inutiles et qui défiguraient le mot à leurs yeux, Mais dans les emprunts que les langues modernes se font entre elles, le mot ne s’altère que dans la prononciation.
Pendant un espace de quatre cents ans, je ne trouve en Angleterre que Chaucer et Spencer. Le premier mérita, vers le milieu du XVe siècle, d’être appelé l’Homère anglais; notre Ronsard le mérita de même, et Chaucer, aussi obscur que lui, fut encore moins connu. De Chaucer jusqu’à Shakespeare et Milton, rien ne transpire dans cette île célèbre, et sa littérature ne vaut pas un coup d’œil
Me voilà tout à coup revenu à l’époque où j’ai laissé la langue française. La paix de Vervins avait appris à l’Europe sa véritable position; on vit chaque État se placer à son rang. L’Angleterre brilla pour un moment de l’éclat d’Elisabeth et de Cromwell, et ne sortit pas du pédantisme; l’Espagne, épuisée, ne put cacher sa faiblesse; mais la France montra toute sa force, et les lettres commencèrent sa gloire.
Si Ronsard avait bâti des chaumières avec des tronçons de colonnes grecques, Malherbe éleva le premier des monuments nationaux. Richelieu, qui affectait toutes les grandeurs, abaissait d’une main la maison d’Autriche, et de l’autre attirait à lui le jeune Corneille en l’honorant de sa jalousie. Ils fondaient ensemble ce théâtre où, jusqu’à l’apparition de Racine, l’auteur du Cid régna seul. Pressentant les accroissements et l’empire de la langue, il lui créait un tribunal, afin de devenir par elle le législateur des lettres. A cette époque, une foule de génies vigoureux s’emparèrent de la langue française et lui firent parcourir rapidement toutes ses périodes, de Voiture jusqu’à Pascal, et de Racan jusqu’à Boileau.
Cependant l’Angleterre, échappée à l’anarchie, avait repris ses premières formes, et Charles II était paisiblement assis sur un trône teint du sang de son père. Shakespeare avait paru, mais son nom et sa gloire ne devaient passer les mers que deux siècles après ; il n’était pas alors, comme il l’a été depuis, l’idole de sa nation et le scandale de notre littérature. Soft génie agreste et populaire déplaisait au prince et aux courtisans. Milton, qui le suivit, mourut inconnu. Sa personne était odieuse à la cour; le titre de son poème rebuta; on ne goûta point des vers durs, hérissés de termes techniques, sans rime et sans harmonie, et l’Angleterre apprit un peu tard qu’elle possédait un poème épique. Il y avait pourtant de beaux esprits et des poètes à la cour de Charles: Cowley, Rochester, Hamilton, Waller, y brillaient, et Shaftesbury hâtait les progrès de la pensée en épurant la prose anglaise. Cette faible aurore se perdit tout à coup dans l’éclat du siècle de Louis XIV: les beaux jours de la France étaient arrivés.
Il y eut un admirable concours de circonstances. Les grandes découvertes qui s’étaient faites depuis cent cinquante ans dans le monde avaient donné à l’esprit humain une impulsion que rien ne pouvait plus arrêter, et cette impulsion tendait vers la France. Paris fixa les idées flottantes de l’Europe et devint le foyer des étincelles répandues chez tous les peuples. L’imagination de Descartes régna dans la philosophie, la raison de Boileau dans les vers; Bayle plaça le doute aux pieds de la vérité: Bossuet tonna sur la tête des rois, et nous comptâmes autant de genres d’éloquence que de grands hommes. Notre théâtre surtout achevait l’éducation de l’Europe: c’est là que le grand Condé pleurait aux vers du grand Corneille, et que Racine corrigeait Louis XIV. Rome tout entière parut sur la scène française, et les passions parlèrent leur langage. Nous eûmes et ce Molière, plus comique que les Grecs, et le Télémaque, plus antique que les ouvrages des anciens, et ce La Fontaine qui, ne donnant pas à la langue des formes si pures, lui prêtait des beautés plus incommunicables. Nos livres, rapidement traduits en Europe et même en Asie, devinrent les livres de tous les pays, de tous les goûts et de tous les âges. La Grèce, vaincue sur le théâtre, le fut encore dans des pièces fugitives qui volèrent de bouche en bouche et donnèrent des ailes à la langue française. Les premiers journaux qu’on vit circuler en Europe étaient français et ne racontaient que nos victoires et nos chefs-d’œuvre. C’est de nos académies qu’on s’entretenait, et la langue s’étendait par leurs correspondances. On ne parlait enfin que de l’esprit et des grâces françaises; tout se faisait au nom de la France, et notre réputation s’accroissait de notre réputation.
Aux productions de l’esprit se joignaient encore celles de l’industrie: des pompons et des modes accompagnaient nos meilleurs livres chez l’étranger, parce qu’on voulait être partout raisonnable et frivole comme en France. Il arriva donc que nos voisins, recevant sans cesse des meubles, des étoffes et des modes qui se renouvelaient sans cesse, manquèrent de termes pour les exprimer; ils furent comme accablés sous l’exubérance de l’industrie française, si bien qu’il prit comme une impatience générale à l’Europe, et que, pour n’être plus séparé de nous, on étudia notre langue de tous côtés.
Depuis cette explosion, la France a continué de donner un théâtre, des habits, du goût, des manières, une langue, un nouvel art de vivre et des jouissances inconnues aux États qui l’entourent, sorte d’empire qu’aucun peuple n’a jamais exercé. Et comparez-lui, je vous prie, celui des Romains, qui semèrent partout leur langue et l’esclavage, s’engraissèrent de sang et détruisirent jusqu’à ce qu’ils fussent détruits!
On a beaucoup parlé de Louis XIV: je n’en dirai qu’un mot. Il n’avait ni le génie d’Alexandre, ni la puissance et l’esprit d’Auguste; mais, pour avoir su régner, pour avoir connu l’art d’accorder ce coup d’œil, ces faibles récompenses dont le talent veut bien se payer, Louis XIV marche, dans l’histoire de l’esprit humain, à côté d’Auguste et d’Alexandre. Il fut le véritable Apollon du Parnasse français; les poèmes, les tableaux, les marbres, ne respirèrent que pour lui. Ce qu’un autre eût fait par politique, il le fit par goût. Il avait de la grâce, il aimait la gloire et les plaisirs, et je ne sais quelle tournure romanesque qu’il eut dans sa jeunesse remplit les Français d’un enthousiasme qui gagna toute l’Europe. Il fallut voir ses bâtiments et ses fêtes, et souvent la curiosité des étrangers soudoya la vanité française. En fondant à Rome une colonie de peintres et de sculpteurs, il faisait signer à la France une alliance perpétuelle avec les arts. Quelquefois son humeur magnifique allait avertir les princes étrangers du mérite d’un savant ou d’un artiste caché dans leurs États, et il en faisait l’honorable conquête. Aussi le nom français et le sien pénétrèrent jusqu’aux extrémités orientales de l’Asie; notre langue domina comme lui dans tous les traités, et, quand il cessa de dicter des lois, elle garda si bien l’empire qu’elle avait acquis que ce fut dans cette même langue, organe de son ancien despotisme, que ce prince fut humilié vers la fin de ses jours. Ses prospérités, ses fautes et ses malheurs servirent également à la langue; elle s’enrichit, à la révocation de l’édit de Nantes, de tout ce que perdait l’État. Les réfugiés emportèrent dans le Nord leur haine pour le prince et leurs regrets pour la patrie, et ces regrets et cette haine s’exhalèrent en français.
Il semble que c’est vers le milieu du règne de Louis XIV que le royaume se trouva à son plus haut point de grandeur relative. L’Allemagne avait des princes nuls; l’Espagne était divisée et languissante ; l’Italie avait tout à craindre; l’Angleterre et l’Écosse n’étaient pas encore unies; la Prusse et la Russie n’existaient pas. Aussi l’heureuse France, profitant de ce silence de tous les peuples, triompha dans la paix, dans la guerre et dans les arts; elle occupa le monde de ses entreprises et de sa gloire. Pendant près d’un siècle, elle donna à ses rivaux et les jalousies littéraires, et les alarmes politiques, et la fatigue de l’admiration. Enfin l’Europe, lasse d’admirer et d’envier, voulut imiter: c’était un nouvel hommage. Des essaims d’ouvriers entrèrent en France et rapportèrent notre langue et nos arts, qu’ils propagèrent.
Vers la fin du siècle, quelques ombres se mêlèrent à tant d’éclat. Louis XIV, vieillissant, n’était plus heureux. L’Angleterre se dégagea des rayons de la France et brilla de sa propre lumière; de grands esprits s’élevèrent dans son sein. Sa langue s’était enrichie, comme son commerce, de la dépouille des nations; Pope, Addison et Dryden en adoucirent les sifflements, et l’anglais fut, sous leur plume, l’italien du Nord. L’enthousiasme pour Shakespeare et Milton se réveilla, et cependant Locke posait les bornes de l’esprit humain; Newton trouvait la nature de la lumière et la loi de l’univers.
Aux yeux du sage, l’Angleterre s’honorait autant par la philosophie que nous par les arts; mais puisqu’il faut le dire, la place était prise: l’Europe ne pouvait donner deux fois le droit d’aînesse, et nous l’avions obtenu, de sorte que tant de grands hommes, en travaillant pour leur gloire, illustrèrent leur patrie et l’humanité plus encore que leur langue.
Supposons cependant que l’Angleterre eût été moins lente à sortir de la barbarie et qu’elle eût précédé la France, il me semble que l’Europe n’en aurait pas mieux adopté sa langue. Sa position n’appelle pas les voyageurs, et la France leur sert toujours de passage ou de terme. L’Angleterre vient elle-même faire son commerce chez les différents peuples, et on ne va point commercer chez elle. Or celui qui voyage ne donne pas sa langue; il prendrait plutôt celle des autres: c’est presque sans sortir de chez lui que le Français a étendu la sienne.
Supposons enfin que, par sa position, l’Angleterre ne se trouvât pas reléguée dans l’Océan et qu’elle eût attiré ses voisins, il est encore probable que sa langue et sa littérature n’auraient pu fixer le choix de l’Europe, car il n’est point d’objection un peu forte contre la langue allemande qui n’ait encore de la force contre celle des Anglais: les défauts de la mère ont passé jusqu’à la fille. Il est vrai aussi que les objections contre la littérature anglaise deviennent plus terribles contre celle des Allemands: ces deux peuples s’excluent l’un par l’autre.
Quoiqu’il en soit, l’événement a démontré que, la langue latine étant la vieille souche, c’était un de ses rejetons qui devait fleurir en Europe. On peut dire, en outre, que, si l’anglais a l’audace des langues à inversions, il en a l’obscurité, et que sa syntaxe est si bizarre que la règle y a quelque fois moins d’applications que d’exceptions. On lui trouve des formes serviles qui étonnent dans la langue d’un peuple libre, et la rendent moins propre à la conversation que la langue française, dont la marche est si leste et si dégagée. Ceci vient de ce que les Anglais ont passé du plus extrême esclavage à la plus haute liberté politique, et que nous sommes arrivés d’une liberté presque démocratique à une monarchie presque absolue. Les deux nations Ont gardé les livrées de leur ancien état, et c’est ainsi que les langues sont les vraies médailles de l’histoire. Enfin la prononciation de cette langue n’a ni la plénitude ni la fermeté de la nôtre.
J’avoue que la littérature des Anglais offre des monuments de profondeur et d’élévation qui seront l’éternel honneur de l’esprit humain, et cependant leurs livres ne sont pas devenus les livres de tous les hommes ; ils n’ont pas quitté certaines mains; il a fallu des essais et de la précaution pour n’être pas rebuté de leur ton, de leur goût et de leurs formes. Accoutumé au crédit immense qu’il a dans les affaires, l’Anglais semble porter cette puissance fictive dans les lettres, et sa littérature en a contracté un caractère d’exagération opposé au bon goût; elle se sent trop de l’isolement du peuple et de l’écrivain: c’est avec une ou deux sensations que quelques Anglais ont fait un livre. Le désordre leur a plu, comme si l’ordre leur eût semblé trop près de je ne sais quelle servitude: aussi leurs Ouvrages, qu’on ne lit pas sans fruit, sont trop souvent dépourvus de charme, et le lecteur y trouve toujours la peine que l’écrivain ne s’est pas donnée.
Mais le Français, ayant reçu des impressions de tous les peuples de l’Europe, a placé le goût dans les opinions modérées, et ses livres composent la bibliothèque du genre humain. Comme les Grecs, nous avons eu toujours dans le temple de la gloire un autel pour les Grâces, et nos rivaux les ont trop oubliées. On peut dire par supposition que, si le monde finissait tout à coup pour faire place à un monde nouveau, ce n’est point un excellent livre français qu’il faudrait lui léguer afin de lui donner de notre espèce humaine une idée plus heureuse. A richesse égale, il faut que la sèche raison cède le pas à la raison ornée.
Ce n’est point l’aveugle amour de la patrie ni le préjugé national qui m’ont conduit dans ce rapprochement des deux peuples: c’est la nature et l’évidence des faits. Eh! quelle est la nation qui loue plus franchement que nous? N’est-ce pas la France qui a tiré la littérature anglaise du fond de son île? N’est-ce pas Voltaire qui a présenté Locke et même Newton à l’Europe? Nous sommes les seuls qui imitions les Anglais, et, quand nous sommes las de notre goût, nous y mêlons leurs caprices; nous faisons entrer une mode anglaise dans l’immense tourbillon des nôtres, et le monde l’adopte au sortir de nos mains. Il n’en est pas ainsi de l’Angleterre: quand les peuples du Nord ont aimé la nation française, imité ses manières, exalté ses ouvrages, les Anglais se sont tus, et ce concert de toutes les voix n’a été troublé que par leur silence.
Il me reste à prouver que, si la langue française a conquis l’empire par ses livres, par l’humeur et par l’heureuse position du peuple qui la parle, elle le conserve par son propre génie.
Ce qui distingue notre langue des langues anciennes et modernes, c’est l’ordre et la construction de la phrase. Cet ordre doit toujours être direct et nécessairement clair. Le français nomme d’abord le sujet du discours, ensuite le verbe qui est l’action, et enfin l’objet de cette action: voilà la logique naturelle à tous les hommes; -voilà ce qui constitue le sens commun. Or cet ordre, si favorable, si nécessaire au raisonnement, est presque toujours contraire aux sensations, qui nomment le premier l’objet qui frappe le premier C’est pourquoi tous les peuples, abandonnant l’ordre direct, ont eu recours aux tournures plus ou moins hardies, selon que leurs sensations ou l’harmonie des mots l’exigeaient; et l’inversion a prévalu sur la terre, parce que l’homme est plus impérieusement gouverné par les passions que par la raison.
Le français, par un privilège unique, est seul resté fidèle à l’ordre direct, comme s’il était tout raison, et on a beau par les mouvements les plus variés et toutes les ressources du style, déguiser cet ordre, il faut toujours qu’il existe; et c’est en vain que les passions nous bouleversent et nous sollicitent de suivre l’ordre des sensations: la syntaxe française est incorruptible. C’est de là que résulte cette admirable clarté, hase éternelle de notre langue. Ce qui n’est pas clair n’est pas français; ce qui n’est pas clair est encore anglais, italien, grec ou latin. Pour apprendre les langues à inversion, il suffit de connaître les mots et leurs régimes; pour apprendre la langue française, il faut encore retenir l’arrangement des mots. On dirait que c’est d’une géométrie tout élémentaire, de la simple ligne droite, et que ce sont les courbes et leurs variétés infinies qui ont présidé aux langues grecque et latine. La nôtre règle et conduit la pensée; celles-là se précipitent et s’égarent avec elle dans le labyrinthe des sensations et suivent tous les caprices de l’harmonie: aussi furent-elles merveilleuses pour les oracles, et la nôtre les eût absolument décriés.
Il est arrivé de là que la langue française a été moins propre à la musique et aux vers qu’aucune langue ancienne ou moderne, car ces deux arts vivent de sensations, la musique surtout, dont la propriété est de donner de la force à des paroles sans verve et d’affaiblir les expressions fortes: preuve incontestable qu’elle est elle-même une puissance à part, et qu’elle repousse tout ce qui veut partager avec elle l’empire des sensations. Qu’Orphée redise sans cesse: J’ai perdu mon Eurydice, la sensation grammaticale d’une phrase tant répétée sera bientôt nulle, et la sensation musicale ira toujours croissant; et ce n’est point, comme on l’a dit, parce que les mots français ne sont pas sonores que la musique les repousse: c’est parce qu’il offrent l’ordre et la suite quand le chant demande le désordre et l’abandon. La musique doit bercer l’âme dans le vague et ne lui présenter que des motifs. Malheur à celle dont on dira qu’elle a tout défini! Les accords plaisent à l’oreille par la même raison que les saveurs et les parfums plaisent au goût et à l’odorat.
Mais, si la rigide construction de la phrase gêne la marche du musicien, l’imagination du poète est encore arrêtée par le génie circonspect de la langue. Les métaphores des poètes étrangers ont toujours un degré de plus que les nôtres; ils serrent le style de plus près, et leur poésie est plus haute en couleur. Il est généralement vrai que les figures orientales étaient folles, que celles des Grecs et des Latins ont été hardies, et que les nôtres sont simplement justes. Il faut donc que le poète français plaise par la pensée, par une élégance continue, par des mouvements heureux, par des alliances de mots. C’est ainsi que les grands maîtres n’ont pas laissé de cacher d’heureuses hardiesses dans le tissus d’un style clair et sage, et c’est de l’artifice avec lequel ils ont su déguiser leur fidélité au génie de leur langue que résulte tout le charme de leur style: ce qui fait croire que la langue française, sobre et timide, serait encore la dernière des langues si la masse de ses bons écrivains ne l’eût poussée au premier rang en forçant son naturel.
Un des plus grands problèmes qu’on puisse proposer aux hommes est cette constance de l’ordre régulier dans notre langue. Je conçois bien que les Grecs, et même les Latins, ayant donné une famille à chaque mot et de riches modifications à leurs finales, se soient livrés au plus hardies tournures pour obéir aux impressions qu’ils recevaient des objets; tandis que dans nos langues modernes l’embarras des conjugaisons et l’attirail des articles, la présence d’un nom mal apparenté ou d’un verbe défectueux, nous font tenir sur nos gardes pour éviter l’obscurité. Mais pourquoi, entre les langues modernes, la nôtre s’est-elle trouvée seule si rigoureusement asservie à l’ordre direct? Serait-il vrai que par son caractère la nation française eût souverainement besoin de clarté?
Tous les hommes ont ce besoin, sans doute, et je ne croirai jamais que dans Athènes et dans Rome les gens du peuple aient usé de fortes inversions; on voit même leurs plus grands écrivains se plaindre de l’abus qu’on en faisait en vers et en prose j ils sentaient que l’inversion était l’unique source des difficultés et des équivoques dont leurs langues fourmillent, parce qu’une fois l’ordre du raisonnement sacrifié, l’oreille et l’imagination, ce qu’il y a de plus capricieux dans l’homme, restent maîtresses du discours. Aussi, quand on lit Démétrius de Phalère, est-on frappé des éloges qu’il donne à Thucydide pour avoir débuté dans son histoire par une phrase de construction toute française. Cette phrase était élégante et directe à la fois, ce qui arrivait rarement: car toute langue accoutumée à la licence des inversions ne peut plus porter le joug de l’ordre sans perdre ses mouvements et sa grâce.
Mais la langue française, ayant la clarté par excellence, a dû chercher toute son élégance et sa force dans l’ordre direct; l’ordre et la clarté ont dû surtout dominer dans la prose, et la prose a dû lui donner l’empire. Cette marche est dans la nature: rien n’est en effet comparable à la prose française.
Il y a des pièges et des surprises dans les langues à inversions. Le le